Champagne Fleury
Courteron, 1989 : la biodynamie entre en Champagne
Le Champagne Fleury cultive 15 hectares de vignes à Courteron, dans la Côte des Bar, au sud de l’Aube. La famille y est installée depuis 1895. En 1989, Jean-Pierre Fleury commence à convertir son vignoble à la biodynamie, le premier à le faire en Champagne. Toute la surface suit en 1992. Les champagnes sont certifiés bio, labellisés Demeter et Biodyvin.
Un vigneron qui voulait être astronome
À la fin des années 1960, Jean-Pierre Fleury est un jeune vigneron qui manipule chaque jour des produits chimiques. Il s’interroge sur leurs effets. Il lit Printemps silencieux, de Rachel Carson. Le livre alertait dès 1962 sur les ravages des pesticides. Son idée est simple : laisser une terre saine à ses enfants.
Depuis l’enfance, il se tourne aussi vers le ciel : il voulait être astronome. D’autres cultures l’ont marqué, au Japon notamment, parce qu’elles ont gardé le sens du lien entre la terre et le ciel. Il se lance dans la biodynamie en 1989.
Le label Demeter demande trois années de conversion : le domaine l’obtient en 1993. Il rejoint le syndicat Biodyvin en 2009. Pionnier marginal à ses débuts, Jean-Pierre est devenu un expert écouté, qui a ouvert la voie à une autre viticulture en Champagne.
D’Émile le greffeur à Robert le récoltant-manipulant
Chaque génération de la famille a tenté quelque chose en période difficile. Émile Fleury, maître-greffeur diplômé en 1894, fonde le domaine l’année suivante. Après le phylloxéra, il est le premier à planter des pinots noirs greffés dans la région.
En 1929, la crise économique ruine les petits vignerons. Son fils Robert décide alors d’élaborer son propre champagne pour sauver sa récolte. Il devient l’un des premiers récoltants-manipulants de la Champagne méridionale. En 1970, il passe le relais à Jean-Pierre.
Morgane, Jean-Sébastien et Benoît, la quatrième génération
Trois des enfants de Jean-Pierre font aujourd’hui tourner la maison. Morgane, ancienne comédienne, s’est formée comme sommelière à l’université du vin de Suze-la-Rousse. Elle représente le domaine sur les salons, en France et à l’international. En 2009, elle ouvre à Paris une cave, Ma Cave Fleury.
Jean-Sébastien a suivi une scolarité Waldorf-Steiner, puis une maîtrise de sciences économiques. Depuis 2009, il élabore les cuvées, de l’arrivée des raisins au pressoir jusqu’au verre. Benoît, né en 1989 comme la biodynamie du domaine, a étudié la viticulture à Beaune, Montpellier et Reims. Il conduit le vignoble depuis les vendanges 2010.

Quinze hectares sur le kimméridgien de la Côte des Bar
Au sud de l’Aube, là où naissent les affluents de la Seine
Courteron se trouve à l’extrême sud du vignoble champenois, à 45 km de Troyes, dans la vallée de la Seine. Le fleuve prend sa source à 70 km en amont, vers Saint-Seine-l’Abbaye. Les vignes occupent des coteaux exposés au sud et au sud-ouest, modelés par ses premiers affluents.
Les sous-sols datent du Kimméridgien, à la fin du Jurassique. Ce sont des calcaires marneux et des argilo-calcaires, drainés naturellement par la pente. Après plus de trente ans de biodynamie, les racines descendent sur plusieurs mètres jusqu’à la roche-mère. Le laboratoire de Claude et Lydia Bourguignon a analysé ces sols.
Proche du plateau de Langres, le domaine connaissait un climat semi-continental : hivers froids, étés chauds, pluies modérées. Le changement climatique se lit dans les dates de vendange. Traditionnellement en septembre, elles ont commencé dès août en 2003, 2007, 2011, et chaque année de 2017 à 2020.
Du pinot noir surtout, et quatre autres cépages
Le pinot noir couvre 85 % du vignoble et le chardonnay 10 %. Le reste se partage entre le pinot blanc, cépage historique de la Champagne, le pinot gris, replanté en 2010, et le meunier. Les plus vieilles vignes datent de 1970. Le domaine replante de nouveaux ceps tous les ans.
Les parcelles gardent leurs noms de lieux-dits. Ils disent l’orientation d’un terrain, la profondeur de son sol ou les oiseaux qu’il attire : Val Prune, Chant d’oiseau, Val Vérot, Charme de Fin, Replat Champraux.
Les vignes de la famille et les raisins des partenaires
La maison ne vinifie pas seulement la récolte de ses 15 hectares. Elle achète aussi des raisins cultivés en biodynamie à des producteurs partenaires. Des viticulteurs qui ont suivi Jean-Pierre dans cette démarche apportent ainsi leur raisin à la maison.
Selon le domaine, toutes les cuvées sont certifiées par Ecocert et labellisées Demeter et Biodyvin. La part des raisins achetés dans la production, elle, n’est pas publiée.
Compost, silice de corne et calendrier lunaire
Un compost de fumier de vache et de cheval
Le compost du domaine associe du fumier de vache, dit froid, et du fumier de cheval, dit chaud. Il est enrichi de basalte et de poudre de chanvre. On le monte en andains de 1 à 1,30 mètre de haut.
Six préparations le dynamisent : achillée millefeuille, camomille, ortie, écorce de chêne, pissenlit et valériane. Les cinq premières sont glissées en petites boules au milieu du tas, la valériane est pulvérisée dessus. Couvert de paille, le compost est utilisé frais, six à douze mois plus tard.

Pour dynamiser, le domaine brasse de l’eau de pluie dans un récipient de cuivre de 350 litres. Des pales y creusent un vortex, puis repartent en sens inverse, vingt minutes ou une heure selon la préparation. Le mélange est pulvérisé aussitôt.
La bouse de corne le soir, la silice à l’aube
La bouse de corne, ou 500, passe l’hiver enterrée dans une corne de vache, d’un équinoxe à l’autre. Dynamisée une heure, elle est pulvérisée le soir en grosses gouttes. La dose : 100 à 150 grammes par hectare dans 40 litres d’eau. Elle s’applique deux fois par an, au printemps puis à l’automne, pour la vie du sol et l’enracinement.
La silice de corne, ou 501, est faite de quartz broyé très fin, enterré l’été. Elle vise le feuillage et la maturité du raisin. On en pulvérise 4 grammes par hectare, en fines gouttelettes, au lever du jour. Les deux préparations agissent en polarité l’une avec l’autre.

Labours, griffages et projets d’agroforesterie
Le sol est travaillé par labours et griffages, avec un désherbage mécanique. Les travaux suivent la Lune. On épampre et on ébourgeonne en Lune montante, quand la sève monte, on taille en Lune descendante. Jean-Sébastien a réintroduit le travail au cheval sur certaines parcelles et expérimente sur une vigne le greffage sur pied.
Benoît mène deux chantiers. Le premier est la sélection massale : les greffons viennent des plus beaux pieds de vieilles vignes en biodynamie, et non d’un pépiniériste.
Le second est l’agroforesterie. Avec un groupe de travail, le domaine projette de ramener arbres et arbustes dans ses parcelles. Des haies de groseilliers et de cassis sont aussi à l’étude, comme des couverts végétaux permanents.
Une cuve par parcelle et des foudres perchés à trois mètres
Deux pressoirs Coquard en bois
La vendange se fait à la main. Le centre de pressurage compte deux pressoirs Coquard verticaux en bois, de 4 000 kg chacun. Un pressoir automatique à maie inclinée, de même capacité, les a rejoints en 2004. Les moûts gagnent ensuite la cuverie, pensée pour travailler au maximum par gravité.

Depuis 1989, la taille des cuves suit celle des parcelles, avec une cuve dédiée à chacune. Le remplacement des anciennes cuves émaillées, en 2018, a prolongé ce principe. Les fermentations se font lentement, puis les vins restent sur lies jusqu’au printemps.
Juste après l’équinoxe de printemps, ces vins clairs sont dégustés à l’aveugle. Lors d’une seconde dégustation, fin avril ou début mai, la famille décide des assemblages de l’année.
La solera inversée des vins de réserve
Depuis 2007, le Blanc de Noirs et la Fleur de l’Europe reposent sur une solera inversée. Une solera classique mêle surtout d’anciens millésimes. Ici, les proportions sont retournées : environ 70 % de vins de l’année pour 30 % de vins de réserve. L’écart peut varier de dix points selon les années. Après chaque assemblage, une part est mise de côté pour l’année suivante.
L’inversion est aussi dans l’espace. Les vins de réserve vieillissent dans huit foudres de chêne de 60 hectolitres, venus de Cognac en 2007. Ils sont installés à 3 mètres du sol, sous la charpente de la galerie des foudres.

Des fûts depuis 1997, le liège et l’agrafe depuis 1992
En 1997, le domaine a réintroduit 65 fûts de chêne, comme Robert Fleury en utilisait en 1929. Ils reçoivent les vins des vieilles vignes de 30 à 45 ans, surtout pour Robert Fleury et Notes Blanches.
Depuis 1992, certains millésimes font leur prise de mousse sous liège tenu par une agrafe, comme il y a un siècle. La pratique est devenue rare en Champagne. Ensuite, les bouteilles restent longtemps en cave. Comptez 3 à 5 ans pour le Blanc de Noirs, la Fleur de l’Europe et le rosé, 6 à 10 ans pour les millésimes.

Des champagnes peu dosés, du blanc de noirs au pinot gris
Le pinot noir en fil conducteur
La gamme compte une dizaine de champagnes, presque tous en brut nature ou en extra brut. Le Blanc de Noirs, pur pinot noir, est né en 1955 sous le nom de cuvée tradition. Il s’ouvre sur la pêche blanche et l’iris, avec une attaque fraîche. C’est le seul brut de la gamme, dosé à 3,2 g/l.
La Fleur de l’Europe assemble 85 % de pinot noir et 15 % de chardonnay, sans dosage. La famille la présente comme la première cuvée biodynamique de Champagne. Son nom salue l’Europe des Douze, en 1992. Au nez, le miel et l’acacia. En bouche, de la tension et une pointe de salinité. Boléro, un millésimé de pur pinot noir, et un rosé de saignée complètent ce socle.
Pinot blanc, pinot gris et cuvées sans soufre
Émile et Robert cultivaient déjà le pinot blanc. En 2009, à l’initiative de Morgane, il sort des assemblages. Il devient Notes Blanches, un pinot blanc seul, élevé en fût et non dosé. Variation fait de même avec le pinot gris planté en 2010. Le domaine la présente comme la première cuvée de pinot gris biodynamique en Champagne.
Sonate est née en 2012 de la vendange 2009, première cuvée du domaine vinifiée sans soufre ajouté. Robert Fleury assemble quatre cépages élevés en fût, avec prise de mousse sous liège. La maison produit aussi, en petites quantités, des coteaux champenois : des vins tranquilles blanc, rouge et rosé.
Trois coups de cœur au Guide Hachette
Le Guide Hachette des vins a décerné trois coups de cœur à la maison. Le millésime 1993 l’obtient dans l’édition 2001, un champagne doux 1997 dans l’édition 2006. Suit Sonate, vendange 2009, dans l’édition 2014. Pour le doux, le guide notait que c’était la première fois qu’un champagne de ce style obtenait cette distinction.
Le Caveau du Temps, œnothèque de la famille
Travertin, spirale dorée et cercle du zodiaque
Inauguré en avril 2019, le Caveau du Temps entoure la galerie des foudres. Il abrite les plus anciens millésimes, gardés au moins dix ans en cave avant d’être proposés.
Ses piliers sont en travertin. Au fond, une spirale dorée reprend la suite de Fibonacci, et les petits caveaux de l’étage suivent la coudée locale. Au-dessus du bar, la Terre est entourée du cercle du zodiaque, une pierre face à chaque signe.
Visites sur rendez-vous et chambres d’hôtes
Le domaine reçoit sur rendez-vous. La visite-découverte passe par le pressoir, la cuverie et le Caveau du Temps. Elle se termine par la dégustation de trois cuvées et dure 1 h 30 environ. Pour prolonger le séjour, la famille propose deux chambres d’hôtes à Courteron.
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