Domaine Charles Frey
Un chai de bois posé sur deux sources, à l’entrée de Dambach-la-Ville
Le Domaine Charles Frey cultive 20 hectares de vignes en bio et en biodynamie autour de Dambach-la-Ville, dans le Bas-Rhin. La famille fait du vin au village depuis 1709, et ses bouteilles portent le label Demeter. Pour comprendre la maison, le plus simple est d’entrer dans son chai : au milieu des foudres, un menhir de granit se dresse au-dessus d’un bassin où coule de l’eau.
2010, sortir des caves du village
Jusqu’en 2010, les Frey vinifiaient dans les caves du centre du village, devenues trop étroites. Ils voulaient une cuverie plus grande, pour garder les vins plus longtemps en élevage et retarder les mises en bouteille. Le nouveau chai s’élève à l’entrée de Dambach-la-Ville. Ce chai bioclimatique est bâti hors sol, entièrement en bois massif.
Le domaine s’équipe au même moment de sa propre chaîne d’embouteillage. Il fixe ainsi lui-même ses dates de mise, et peut retenir les jours favorables du calendrier lunaire biodynamique.
Sources, nombre d’or et sept fils de cuivre
Avant de construire, la famille a cherché le croisement de deux sources souterraines, qu’elle tient pour le point le plus vibratoire du terrain. Les architectes ont dessiné les angles du bâtiment selon le nombre d’or, comme on le faisait pour les cathédrales. Un sourcier, pendule en main, a orienté la ferraille de la dalle.
Sur ce point se dresse un menhir de granit, la roche du vignoble de Dambach. L’eau coule autour de la pierre le long de fils de cuivre et entretient l’humidité dont les foudres ont besoin. Ces fils sont au nombre de sept : les deux du centre figurent Dominique et Nathalie Frey, les cinq autres leurs enfants. Le même symbole figure sur le logo de la maison.

De 0,75 hectare à 20 hectares, trois générations de Frey
Charles et Renée, et les premières bouteilles de 1963
Venue de Suisse, la famille s’installe à Dambach-la-Ville au début du XVIIIe siècle. Pendant longtemps, elle vit de polyculture avec 1,5 hectare de vigne, travaillé avec les bêtes de la ferme. Les raisins, pressés à la maison, partent chez un négociant.
En 1958, au retour du service militaire, Charles et son frère Jean-Pierre reçoivent chacun 0,75 hectare de leur père Joseph. Charles et son épouse Renée décident de tout miser sur la vigne. Leurs premières bouteilles sortent en 1963.

Une première cave est construite en 1968, puis une seconde en 1974, taillée pour les 4 hectares de l’époque. Un caveau de dégustation prend place dans l’ancienne écurie, pour recevoir les visiteurs de passage au village.
Dominique, Nathalie et les orties cueillies de nuit
Leur fils Dominique rejoint son père en 1984, à la sortie de l’école de viticulture. Les deux hommes travaillent d’abord en conventionnel, comme on le leur a enseigné. Dominique n’est pas satisfait des vins qu’il obtient. Avec son épouse Nathalie, il se met à chercher d’autres façons de faire.
À la fin des années 1990, il passe toute l’exploitation en bio et en biodynamie, parmi les premiers en Alsace. La famille date ce tournant de 1996, et l’engagement en bio enregistré par l’organisme certificateur remonte à mai 1998. Le bio a alors peu d’adeptes. Les débuts sont durs, et Charles, pourtant sceptique, va jusqu’à cueillir des orties la nuit pour préparer les tisanes de traitement.

Julien et Thiébaud, les deux frères aux commandes
Julien, le fils aîné, arrive en 2003 après des études de viticulture et d’œnologie. Trois générations travaillent alors ensemble. Son frère cadet Thiébaud le rejoint en 2019 pour développer le commerce du domaine : la communication, l’export et les tables gastronomiques.
Les deux frères gèrent aujourd’hui l’exploitation. Entre-temps, le vignoble a grandi : il comptait 13 hectares au début des années 2010, il en couvre maintenant 20.
Une centaine de parcelles entre granit et grès
Le vignoble compte près d’une centaine de parcelles réparties sur quatre communes. Chaque secteur a son microclimat, et le travail s’ajuste parcelle par parcelle. Les terroirs que présente le domaine se partagent entre deux roches : le granit autour de Dambach et de Scherwiller, le grès à Itterswiller et à Reichsfeld.
Le Frankstein, granit rose au-dessus du village
Le grand cru Frankstein couvre 56 hectares au-dessus de Dambach-la-Ville. Ses quatre coteaux, tournés au sud et au sud-est, reposent sur une arène de granit à deux micas. Le sol y est pauvre et peu profond, caillouteux en surface, et les racines doivent descendre loin pour trouver l’eau.
Entre 250 et 400 mètres d’altitude, les nuits fraîches préservent l’acidité des raisins. Le domaine tire trois vins de ce granit : un riesling en appellation Alsace Grand Cru, le pinot noir F et Frankenstein, un assemblage de riesling, de pinot gris et de gewurztraminer. Ces deux derniers sortent en AOC Alsace.

Rittersberg et Blettig, le même massif autrement
À Scherwiller, sous le château de l’Ortenbourg, le lieu-dit Rittersberg prolonge le massif granitique de Dambach. Son sol est plus profond, avec du sable de granit en surface et de la terre fine dessous. Il reçoit aussi davantage de pluie, à l’entrée du Val de Villé. Ses vins sont fins, avec des notes d’agrumes.
En bas du coteau de Dambach, le Blettig offre un sol argilo-limoneux, plus profond et plus frais. Ses vins sont ronds et se boivent jeunes. C’est le secteur que la famille préfère pour ses crémants.
Le grès rose d’Itterswiller et de Reichsfeld
À Itterswiller, le lieu-dit Fruehmess, la « messe du matin », pose la vigne sur du grès rose exposé au sud. Le domaine y revendique un riesling et un pinot noir, portés par une acidité naturelle et une pointe d’amertume.

À Reichsfeld, adossé à l’Ungersberg, le Sohlenberg doit son nom à sa silhouette en forme de semelle. Il mêle grès permien et grès des Vosges, avec assez d’argile pour retenir l’eau quand la sécheresse s’installe. Le haut du coteau, près de la roche, donne des vins tendus. Le bas, plus sableux, des vins plus floraux.
La biodynamie à la parcelle, de la bouse de corne aux mésanges
Préparations 500 et 501, brassées une heure
La bouse de corne, ou préparation 500, va au sol à l’automne ou au printemps, à raison de 100 grammes par hectare. La silice de corne, ou 501, s’adresse au feuillage à 4 grammes par hectare. Elle se pulvérise au lever du soleil.
Chaque préparation est diluée dans de l’eau de pluie tiède, puis dynamisée pendant une heure. Au bout d’une vingtaine de secondes de brassage, un vortex se forme, que l’on casse, et ainsi de suite jusqu’à la fin. Pour le reste, la vigne est soignée avec des tisanes de plantes, appliquées à des moments précis de la journée.
Un rang sur deux enherbé, et des nichoirs contre le ver de la grappe
Un rang sur deux porte un enherbement temporaire de plantes variées, pour accueillir le plus d’insectes possible. Dans les vignes, des nichoirs attirent les mésanges, qui se nourrissent des insectes responsables du ver de la grappe.

La famille dit voir revenir chaque année papillons, abeilles sauvages, hérissons et rapaces nocturnes. Trois cigognes ont même pris leurs quartiers dans un nid, sur la tour médiévale du village.
Tenir les vignes sous 38 °C
En juin 2026, le thermomètre a frôlé les 38 °C sur les coteaux granitiques. Le domaine rogne alors avec retenue, pour laisser aux grappes un écran de feuilles. Il effeuille côté est plutôt que côté ouest : la vigne s’aère le matin sans exposer les raisins aux heures chaudes. Les passages de tracteur sont réduits au minimum, pour ne pas tasser le sol.
Des vins élevés sur lies et soufrés au plus juste
Raisins entiers et levures du terroir
Vendangés à la main, les raisins sont pressés entiers et lentement, quatre heures au minimum. Les levures du terroir conduisent la fermentation. Les vins restent ensuite sur lies jusqu’au printemps, en foudre, en barrique ou en cuve inox selon la cuvée, et certains jusqu’à 24 mois.
Chaque cuve passe au microscope avant toute décision. Si l’analyse est bonne, on laisse le vin tranquille. Le soufre est réduit au strict minimum, et la filtration, quand elle s’impose, reste légère. Les mises en bouteille s’étalent d’avril à septembre.
Cinq familles, du sylvaner au pinot noir de fût
La gamme se range en cinq familles. Les classiques jouent le fruit et la fraîcheur : un sylvaner aux notes de menthe fraîche, un pinot blanc, un riesling élevé un an sur lies en foudre, un pinot gris et un gewurztraminer de style moderne, un pinot noir souple sur la cerise.
Les parcellaires disent chacun d’où ils viennent. Le riesling grand cru Frankstein passe 18 mois sur lies en foudre et finit long et salin. Le pinot noir F, élevé un an en demi-muids, montre une salinité que le domaine rapproche de celle des grands blancs de granit.
Les créations sortent du cadre : un blanc de macération à forte part de gewurztraminer, Lever le voile élevé en solera, et Quintessence, un pinot noir qui passe 24 mois en fût. Le Guide Hachette 2013 a donné un coup de cœur à son millésime 2009.
Restent les bulles et la surmaturation. Les trois crémants d’Alsace assemblent auxerrois, pinot gris, riesling et chardonnay, du brut nature non dosé au Quintessence, tiré des seuls cœurs de presse et élevé en fût. Un gewurztraminer vendanges tardives ferme la marche.
Une carte sur chaque étiquette parcellaire
En 2026, les vins de terroir ont changé d’habillage. Chaque étiquette reproduit désormais la carte du secteur d’origine, et la parcelle exacte y ressort dans une couleur propre. Le Frankstein, Frankenstein et le Fruehmess ont chacun la leur. Pour la famille, l’étiquette devient une adresse plutôt qu’une décoration.
Dambach-la-Ville, cité du vin et de l’ours
450 hectares de vigne au pied des Vosges
Dambach-la-Ville compte plus de 450 hectares de vigne, dont les 56 du Frankstein, ce qui en fait l’une des plus grandes communes viticoles d’Alsace. Le village se serre dans son enceinte fortifiée, au piémont des Vosges, à l’abri des pluies venues de l’océan. Le vignoble qui le domine repose sur le granit, le long de la faille d’effondrement du fossé rhénan.
Le domaine y produit en AOC Alsace, en Alsace Grand Cru et en Crémant d’Alsace, et range quelques créations en Vin de France. Deux de ses vins, un riesling et un pinot noir, portent la mention du lieu-dit Fruehmess.
Le vin structure la cité depuis le Moyen Âge. Ses règlements de 1364 et de 1562 organisent déjà les métiers de la vigne et la vente du vin. Quand un acheteur arrivait avec son attelage, le tonnelier de service sonnait la cloche pour rappeler les vignerons. La légende veut qu’un ours ait trouvé les premiers raisins dans la forêt voisine : il est resté l’emblème du village.
Visites et dégustations dans le chai bioclimatique
Le domaine reçoit dans ses locaux bioclimatiques, à l’entrée du village, pour visiter et déguster. Il organise des visites guidées pour les particuliers comme pour les groupes, de 10 à 50 personnes, et l’on y parle aussi allemand et anglais. La famille propose enfin un hébergement, le Chai d’Œuvre, tout près du domaine.
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