Château de la Craffe
Un imprimeur devenu vigneron à Francs
Du bac pro d’imprimerie au Diploma du WSET
Le Château de la Craffe est un domaine bio de Francs, en Gironde, dans l’appellation Francs Côtes de Bordeaux. Son vigneron, Quentin Vidal, signe « imprimeur/vigneron ». Devenu vigneron, il a voulu mettre ses connaissances graphiques au service de ses bouteilles. Chacune porte, sérigraphiée au domaine, l’œuvre d’un artiste.
Tout commence au lycée Paul Louis Cyfflé de Nancy, par un BEP et un bac pro Industries graphiques. Viennent ensuite des années de voyage : l’Australie, Bristol, Montréal, puis Dublin, où il sert en salle dans un restaurant étoilé. Pour Noël 2013, sa compagne Joann lui offre une formation au WSET (Wine & Spirit Education Trust).
Il enchaîne les niveaux 2 et 3, puis le WSET Diploma à Londres, à partir de septembre 2014. En 2015, il vendange trois semaines au Château Margaux, puis décroche un master Vins et Spiritueux à Kedge Business School.
Il entre ensuite aux Domaines François Lurton, d’abord comme responsable commercial pour la Scandinavie, puis comme directeur marketing et communication. François Lurton finance sa préparation au Master of Wine. Quentin y renonce au bout de deux ans. « Il faut vraiment le vouloir pour devenir MW ! », résume-t-il.

2021, trois amis reprennent un domaine du Libournais
En 2018, la naissance de deux enfants donne au couple l’envie de vivre à la campagne, sur un domaine viticole. Quentin et Joann en parlent à Charlie, un ami d’enfance, qui accepte de les accompagner financièrement. Après quatre ans chez Lurton, Quentin quitte la maison, et le trio visite des propriétés de la rive droite.
Leur choix se porte sur le Château Laulan, en AOP Francs Côtes de Bordeaux : « une belle maison, un beau terroir, un lieu qui a du potentiel ». Repris en 2021, il devient le Château de la Craffe. Quentin, Joann et Charlie en sont propriétaires tous les trois. Joann et Quentin y vivent avec leurs deux enfants.
Joann et Charlie gardent leur métier. Quentin mène donc presque tout : le tracteur, la vinification, les ventes, l’impression et la paperasse.
La Craffe, une porte de Nancy et un négoce disparu
Le nom est un clin d’œil aux origines lorraines de Quentin et de Charlie, qui ont grandi et étudié à Nancy. La porte de la Craffe est un monument de la vieille ville, seul vestige des fortifications nancéiennes antérieures à Vauban.
Le nom salue aussi les Vins de la Craffe. Ce négoce nancéien, fondé par Charles Chardot au pied de la porte, a fourni des millions d’hectolitres de vin de table à tout le Nord-Est de la France, de 1865 à 1997.
La bouteille comme support d’expression
Sérigraphiées à la main, puis cirées
Quentin l’admet volontiers : il a peu travaillé en imprimerie. Il a pourtant gardé « l’esprit coloré et texturé » des arts graphiques. Au domaine, les bouteilles sont imprimées à la main en sérigraphie artisanale, sur une machine semi-automatique conçue par l’atelier italien CPL Fabbrika. Chaque cuvée est ensuite cirée à la main.
Les tirages restent courts : entre 200 et 600 bouteilles par cuvée, pour environ 6 000 bouteilles par an. Chaque flacon passant sous le cadre à la main, l’impression varie légèrement d’une bouteille à l’autre.
Un artiste, une cause, un euro par bouteille
Quentin a pensé son domaine « comme un média ». Chaque bouteille aborde un sujet de société : racisme, violence, sexisme ou inégalités. Pour chaque bouteille vendue, 1 € est reversé à une association, présentée au dos. Quand c’est possible, l’œuvre imprimée fait écho à la cause défendue.
Le premier vin du domaine, le rosé pétillant Origami, soutient Utopia 56, qui vient en aide aux personnes victimes de la rue et des politiques aux frontières. The Witch, un merlot, reproduit une œuvre de Paul Klee au profit de la Fondation de France. The Clitoris, un rouge muté illustré par Christina Palm, installée en Suède, parle de l’excision.
Les artistes viennent de loin comme de près. Tommy Knuts travaille à Lille, Emjée à Lyon, Bumblepunk à Bristol et Christy Powell à Melbourne.

Neuf hectares de vignes entre haies, vergers et pâturages
Vingt hectares, dont neuf en vigne
Le domaine s’étend sur 20 hectares, mais la vigne n’en occupe que 9. Le reste se partage entre 3 hectares de jachères et 8 hectares de haies, de vergers et de pâturages, plantés depuis 2021. D’où la définition que la Craffe donne d’elle-même : un domaine « viticole et arboricole ».
L’encépagement réunit le merlot, le cabernet sauvignon, le malbec, le chenin et le sémillon. Les âges sont très variés, de 3 ans pour le sémillon à 67 ans pour une parcelle de cabernet sauvignon. La densité va de 5 300 à 6 000 pieds par hectare.
Des coteaux argilo-limoneux entre l’Isle et la Dordogne
Les vignes sont perchées sur des coteaux entre les vallées de l’Isle et de la Dordogne, dans le prolongement des collines de Saint-Émilion. L’ensoleillement y est généreux et les pluies limitées. Les écarts de température y sont aussi plus marqués qu’aux alentours. Les parcelles regardent au nord-est, sur des sols argilo-limoneux.
Une fosse creusée en 2007 détaille ces sols. Jusqu’à 40 cm de profondeur dominent les limons (50 %), avec 30 % d’argiles et 20 % de sables. Plus bas, jusqu’à 1,50 m, la part d’argile monte à 40 %.
Une agriculture régénérative « et fainéante »
Le domaine ne laboure pas. Les sols restent enherbés, sans aucun apport de synthèse : l’inter-rang reçoit seulement des semis. Avant chaque sortie de tracteur, Quentin se pose la même question : est-ce vraiment nécessaire ? Chaque passage pèse sur le sol, sur l’empreinte carbone et sur les comptes : usure, gazole, temps perdu. Il appelle cela le « fainéantisme ».
Depuis la reprise, 2 250 arbres ont été plantés : 550 en 2023, puis 1 700 en 2025. Plantés en bocage, ils découpent les vignes en parcelles plus petites, séparées par des haies. Une vingtaine de moutons d’Ouessant broutent dans les vignes et les vergers. Les engrais verts et les préparations à base de plantes complètent le dispositif.
Depuis 2021, une cuve souterraine recueille l’eau de pluie pour les traitements et l’arrosage des jeunes arbres. Des panneaux solaires couvrent les chais depuis 2025. Même la bouteille est allégée : 410 grammes, contre 500 en moyenne.
En bio depuis la reprise, certifié à partir du millésime 2024
Le Château de la Craffe s’est engagé en agriculture biologique dès l’été 2021, sous le contrôle d’Ecocert. Les millésimes 2021, 2022 et 2023 ont été produits en conversion. Tous les vins sont certifiés bio à partir du millésime 2024.
Quentin commence aussi à utiliser quelques remèdes biodynamiques, sans certification en biodynamie à ce jour.
Francs Côtes de Bordeaux, et beaucoup de Vin de France
Trois communes à l’est de Saint-Émilion
Francs est un village d’environ 200 habitants, à une dizaine de kilomètres à l’est de Saint-Émilion. Avec Saint-Cibard et Tayac, la commune forme l’aire de la dénomination Francs, l’un des cinq noyaux historiques des Côtes de Bordeaux. Le vignoble jouxte celui de Castillon Côtes de Bordeaux.
L’appellation a vu le jour en 1967 sous le nom de Bordeaux-Côtes de Francs. Le climat y devient plus continental que vers l’ouest des Côtes de Bordeaux, et l’effet millésime y est marqué. La dénomination Francs couvre les rouges, les blancs secs et les blancs liquoreux.
Pourquoi la plupart des cuvées sortent en Vin de France
Quentin se dit fier de faire partie des vignerons de Francs. Pourtant, la majorité de ses vins sont « déclassés » en Vin de France. Il avance trois raisons. Les cotisations lui semblent lourdes pour un micro-producteur. Le cahier des charges est trop étroit pour des vins différents. Enfin, un domaine alternatif peine à s’y reconnaître.
Les règles de l’appellation ne prévoient ni rosé ni pétillant sous la dénomination Francs. Le chenin ne figure pas parmi les cépages autorisés, et le malbec doit être assemblé à un autre cépage principal. Or la Craffe produit plusieurs malbecs purs. Pour Quentin, l’important n’est pas l’appellation, mais la provenance du raisin.
Des vins qui suivent le millésime plutôt qu’une recette
Quatorze vins en quatre ans
Beaucoup de propriétés refont le même vin chaque année, comme une marque. Quentin préfère accepter le millésime tel qu’il est et choisir les styles en conséquence. Une année pluvieuse appelle des blancs de noirs, des pétillants naturels ou des rosés, qui ont besoin d’acidité. Une année solaire se prête aux rouges élevés en barrique et aux vins fortifiés.
Le revers, il le reconnaît : il faut multiplier les cuvées et sortir de sa zone de confort. Le domaine a produit 14 vins différents en quatre ans. Quentin attribue ce regard neuf sur Francs à ses études, du WSET au Master of Wine, et à ses voyages dans les vignobles du monde.
Amphores, fûts de 400 litres et vins mutés
Tout est vendangé, vinifié et embouteillé au château. Les fermentations se font en cuve inox, en cuve béton ou en amphore Tava de 700 à 750 litres. Les élevages passent par ces amphores ou par des fûts de 400 litres régénérés par Tedem. Certains rouges y restent 24 mois.

Deux cuvées sont mutées, puis élevées 36 mois en fût de 225 litres. UFOW, blanc de noir de malbec vinifié à la manière des vins de Xérès, est sec et tendu, sur la noix et l’orange amère. The Clitoris, pur cabernet sauvignon de style porto ruby, déroule le cassis, la mûre et la figue.
Le domaine revendique une approche sans intrant. Les seuls additifs possibles sont le soufre et, pour certains vins, une colle à base de petits pois. Aucun produit d’origine animale n’entre dans les vins. Les bouteilles sont fermées par des bouchons Diam 5 Origine.
Du rosé pétillant aux rouges solaires de 2022
La gamme couvre le pétillant, le blanc, le rosé, le rouge et les vins mutés. Origami, rosé pétillant naturel de malbec et de merlot, mêle fruits à noyau, brioche et fraise séchée. Le blanc Liriopé, pur sémillon élevé sur lies en fût, joue la pêche et le citron jaune. Luis, rosé de merlot, est vinifié comme un blanc de Bourgogne.
Les rouges vont du juteux au puissant. Rogé, assemblage de malbec et de merlot, reste frais et floral, sur la griotte et la framboise. Knuts, pur malbec, évoque la violette, la myrtille et la réglisse. Le millésime 2022, très solaire, a donné des rouges boisés et tanniques comme Scarabée et The Witch.
Venir à la Craffe, entre chai et vignes
Une visite menée par le vigneron
Le domaine reçoit sur rendez-vous, en français comme en anglais. Quentin guide lui-même les visites : étapes de fabrication du vin, histoire des terres, biodiversité, vinification. Il promet une visite « sans blabla, pipeau ou violon », que chacun peut adapter à ses envies.
Les thèmes proposés vont de l’histoire et de la géographie au terroir, à l’œnologie et à la sérigraphie. La visite du domaine et du chai se prolonge par une dégustation, et les vins s’achètent sur place, au caveau.
La Maison de la Craffe, un gîte pour quatre
Le domaine loue aussi la Maison de la Craffe, un gîte qui accueille jusqu’à quatre personnes au milieu des vignes. Francs se trouve à dix minutes de Saint-Émilion, à vingt-cinq minutes de Libourne et à une heure de Bordeaux.
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