Château Anthonic et Lestage-Darquier Grand Poujeaux
Sommaire
- Un ingénieur forestier à la tête d’un vieux cru de Moulis
- De Puy de Minjon à Anthonic, un nom tiré d’un prénom
- De Gembloux au Congo, puis le retour à Moulis
- Une affaire de famille, du chai aux étiquettes
- Faire d’Anthonic un bocage
- Une première haie en 2010, six kilomètres aujourd’hui
- Un arbre à moins de quinze mètres de chaque pied
- Dix hectares de bois laissés à eux-mêmes depuis 1977
- Bio certifié depuis le millésime 2019
- Moulis-en-Médoc, un Médoc en miniature
- La plus ancienne AOC du Médoc, et la plus petite
- Un plateau argilo-calcaire où domine le Merlot
- Au chai, extraire en douceur
- Cuves béton et inox, macérations courtes
- Barriques et amphores pour l’élevage
- Des vins de finesse, du Moulis au Vin de France
- Château Anthonic, la fraîcheur avant la puissance
- Les Aigles d’Anthonic, un vin de fruit
- Lestage-Darquier Grand Poujeaux, le cru des graves
- Rouge, rosé et blanc « dans les arbres »
- Former des jeunes et ouvrir le vignoble
- Les Vignerons du Vivant, avec les Apprentis d’Auteuil
- Visiter un vignoble planté d’arbres
Un ingénieur forestier à la tête d’un vieux cru de Moulis
De Puy de Minjon à Anthonic, un nom tiré d’un prénom
Le Château Anthonic compte parmi les plus anciennes propriétés de l’appellation Moulis-en-Médoc, entre Margaux et Saint-Julien. La première édition du Guide Féret, en 1850, le cite déjà sous le nom de Puy de Minjon (Hugon). En 1932, le classement des Crus Bourgeois du Médoc le reconnaît Cru Bourgeois Supérieur. Son vignoble est certifié bio depuis le millésime 2019.
La propriété a changé plusieurs fois de nom : Puy de Minjon, Graves de Queytignan, Le Maliney. Elle devient Anthonic dans les années 1920. André Hugon rend ainsi hommage à son aïeul, Antonic Hugon. Le « h » ajouté s’expliquerait peut-être par des ventes alors très tournées vers l’Angleterre.
L’étiquette est dessinée à la même époque. Deux aigles s’y disputent une grappe de raisin. Dans le pays, on y voit une allégorie de la lutte entre le négoce et la propriété. Le château se tient à l’entrée de Moulis, près de l’église romane Saint-Saturnin, classée, qui date du XIIe siècle.

De Gembloux au Congo, puis le retour à Moulis
Pierre Cordonnier rachète Anthonic à la famille Hugon en 1977. Courtier en vin sur les marchés belge et luxembourgeois, il gère la propriété à distance. Son fils Jean-Baptiste y passe pourtant une grande partie de sa jeunesse. Enfant, il passe des heures dans les fossés du domaine à traquer la vie sauvage.
Il étudie à l’université de Gembloux, en Belgique, et en sort ingénieur agronome spécialisé en eaux et forêts. Il se forme ensuite à l’écologie forestière tropicale en Guinée. Puis il travaille comme coopérant et enseignant au Congo-Brazzaville. En septembre 1993, il rejoint Anthonic et succède à son père.
Le retour est un choc. En 1987, la propriété était passée à un programme conventionnel, avec désherbage intégral. À son arrivée, l’appauvrissement de la biodiversité saute aux yeux. Il abandonne peu à peu les insecticides, laisse l’herbe pousser et module les doses. Mais il acquiert la certitude que cela ne suffira pas.
Une affaire de famille, du chai aux étiquettes
Son fils aîné, Théophile Cordonnier, diplômé de l’IÉSEG à Lille, rejoint le domaine le 1er janvier 2020. Il prend en charge la partie commerciale, et notamment l’export.
Son frère Pierre-Louis Cordonnier est artiste sous le nom de Picor. Il signe toutes les étiquettes du domaine, où il dessine des oiseaux. Ses fresques, peintes avec d’autres artistes, couvrent le cuvier et le chai à barriques et amphores. Il participe aussi aux vinifications depuis plusieurs campagnes.
Éric Boissenot conseille le domaine en œnologie.
Faire d’Anthonic un bocage
Une première haie en 2010, six kilomètres aujourd’hui
Le déclic vient de l’arbre, que l’ingénieur forestier estime avoir trop longtemps oublié dans son métier de vigneron. Le chef de culture de l’époque rencontre l’association Arbres et Paysages, qui milite pour le retour des haies champêtres. Depuis 2010, le domaine plante des haies le long des fossés, entre les parcelles. La première, d’environ 100 mètres, borde un fossé devant la propriété.
Dès le printemps suivant, des couleuvres reviennent dans les haies. Ces couloirs relient les espaces boisés et laissent circuler la faune. Les oiseaux et les insectes qui s’y installent chassent aussi certains ravageurs de la vigne. Le réseau atteint 4 kilomètres en 2022, puis 6 kilomètres au début de 2026.
Un arbre à moins de quinze mètres de chaque pied
L’équipe plante son premier arbre dans les vignes à la fin de 2016. Depuis 2017, chaque nouvelle plantation de vigne prévoit des arbres au milieu et en bordure des parcelles. L’objectif : qu’un pied de vigne se trouve toujours à 15 mètres au plus d’un arbre. En 2023, 500 arbres cohabitaient déjà avec les vignes.
Pour le domaine, l’arbre nourrit le sol et agit en régulateur face aux excès du climat. Il sert aussi de repère aux chauves-souris, précieuses contre les papillons du ver de la grappe. Troisième pilier, un couvert végétal est semé entre les rangs au moment des vendanges : légumineuses, céréales, crucifères.
Dix hectares de bois laissés à eux-mêmes depuis 1977
Le vignoble est pratiquement d’un seul tenant, et deux tiers des parcelles entourent la maison. Deux îlots de vignes encadrent un espace boisé, où le domaine possède une bande de 10 hectares. Ce bois est en libre évolution depuis 1977, l’année du rachat. Il abrite un ruisseau et une zone humide.
Depuis 2008, une station d’épuration traite les eaux usées du chai. Début juin, l’Ophrys abeille fleurit sur le bord des fossés, et la Spiranthe d’automne pendant les vendanges. Chouettes chevêches, huppes, busards, lièvres et tritons fréquentent les vignes. Un élanion blanc, petit rapace, s’y montre depuis le printemps 2024.
Bio certifié depuis le millésime 2019
La conversion à l’agriculture biologique commence officiellement en août 2016. Après les trois années obligatoires, la certification vaut à partir du millésime 2019. Les produits phytosanitaires de synthèse sont abandonnés et le sol est labouré sous le rang.
Château Lestage-Darquier Grand Poujeaux, racheté en 2022, a suivi son propre calendrier : sa certification bio a été lancée après le rachat. L’Agence Bio indique d’ailleurs une mixité sur l’exploitation, qui produit donc à la fois en bio et en non bio.
Moulis-en-Médoc, un Médoc en miniature
La plus ancienne AOC du Médoc, et la plus petite
L’appellation Moulis-en-Médoc naît du décret du 14 mai 1938. C’est la plus ancienne AOC du Médoc, et aussi la plus petite, avec environ 600 hectares en production. Son vignoble forme un étroit ruban de 7 kilomètres d’est en ouest. Il commence à 3 kilomètres de la Gironde et s’étend vers l’intérieur.
Ses sols résument le Médoc. À l’est, vers Grand Poujeaux, s’élèvent des croupes de graves garonnaises. À l’ouest s’étend une plaine sablo-argileuse. Au centre, des terrains graveleux reposent sur un fond d’argilo-calcaire, où le Merlot se plaît particulièrement.
Pour des vins du Médoc, les Moulis font une place importante au Merlot, souvent à parts égales avec le Cabernet Sauvignon. Aucun cru de Moulis n’a été retenu au classement de 1855.
Un plateau argilo-calcaire où domine le Merlot
Le vignoble d’Anthonic couvre une trentaine d’hectares, plantés pour la plupart sur les terres argilo-calcaires du plateau de Moulis. Les sols se répartissent en 68 % d’argilo-calcaire, 26 % de sablo-argileux et 6 % de graves garonnaises.
Ces terres mettent le Merlot en valeur, d’où sa place : 62 % de l’encépagement. Viennent ensuite le Cabernet Sauvignon (29 %), le Cabernet Franc (7 %) et le Petit Verdot (2 %). Ce Merlot dominant explique la souplesse des vins, même jeunes.
La densité atteint 7 000 pieds par hectare, sur des porte-greffes de faible vigueur. Les vignes ont plus de 20 ans en moyenne. Taille courte, effeuillage et vendanges en vert limitent les rendements pour concentrer les raisins. En 2021, le mildiou a ramené le rendement à 20 hl/ha.
Au chai, extraire en douceur
Cuves béton et inox, macérations courtes
Selon l’âge de la parcelle, la vendange se fait à la main ou à la machine, puis passe au tri mécanique. Les raisins fermentent en cuves béton et inox équipées d’une régulation thermique, sans dépasser 26 °C. Les macérations restent courtes, de 17 à 25 jours. Le domaine veut ainsi extraire les tanins les plus souples et préserver le fruit.
Le parti pris est aussi de respecter chaque millésime, sans chercher à refaire tous les ans le même vin. En 2025, la maître de chai a mené deux fermentations en amphore avec les seules levures indigènes.
Barriques et amphores pour l’élevage
L’élevage dure 18 mois, dont 12 en barriques de chêne. Le domaine en renouvelle chaque année de 25 à 30 %. Depuis le millésime 2019, une part s’élève aussi en amphores, qui apportent la même micro-oxygénation que le bois en laissant le fruit s’exprimer.


Des vins de finesse, du Moulis au Vin de France
Château Anthonic, la fraîcheur avant la puissance
Le domaine décrit ses vins comme classiques, frais et sans excès, marqués par la finesse et l’élégance. À table, la famille les sert sur toutes sortes de plats, même épicés, vinaigrés ou exotiques, y compris sur du poisson. Jean-Baptiste conseille d’aérer 2 à 3 heures avant le service tout Anthonic de moins de 5 ans.
Les boire entre 3 et 7 ans n’est jamais une erreur, même si les grands millésimes tiennent bien plus longtemps. La Revue du Vin de France a donné 92/100 au 2019, malgré une récolte amputée de 70 % par la grêle. En juin 2026, elle note le 2025 en primeur 92-93, pour la netteté de son fruit.
Les Aigles d’Anthonic, un vin de fruit
Les Aigles d’Anthonic tire son nom des deux aigles de l’étiquette. Il vient de parcelles choisies dès la récolte, suit une vinification peu extractive et un élevage de 9 mois en cuve. Il vise le fruit et se boit jeune, à contre-pied de l’image traditionnelle du Médoc.
Lestage-Darquier Grand Poujeaux, le cru des graves
Au printemps 2022, la famille rachète Château Lestage-Darquier Grand Poujeaux, 10 hectares en AOC Moulis. C’est Théophile qui en a repéré le potentiel. Brigitte et François Bernard, qui prenaient leur retraite, l’avaient mis en vente. 6,5 hectares rejoignent Château Anthonic et lui apportent un terroir de graves.
Environ 3 hectares restent dédiés à un cru à part entière. Son élevage se fait à 40 % en amphores et à 60 % en demi-muids neufs de 500 litres, le double d’une barrique bordelaise. La production reste petite, autour de 14 500 bouteilles, vendues surtout en primeur à l’export.
La Revue du Vin de France a jugé le 2024 « vraiment spectaculaire ». Elle note le 2025 en primeur 93-94, pour sa matière droite, dense et structurée.
Rouge, rosé et blanc « dans les arbres »
Fin 2025, le domaine présente trois cuvées expérimentales, en quantités très limitées. Leur nom renvoie aux arbres plantés dans les vignes. Elles sortent en Vin de France, pour explorer hors des contraintes des AOC. Chaque étiquette de Picor porte un oiseau du domaine : huppe fasciée, gravelot ou élanion blanc.
Le rouge dans les arbres est un pur Merlot, vinifié avec les levures indigènes et sans sulfites ajoutés, puis élevé en amphores. Le rosé dans les arbres, très pâle, est né d’une idée de Francesco, venu renforcer l’équipe du chai. Il l’a eue devant les roses d’une fresque du cuvier, et le jus a fermenté en barrique neuve.
Le blanc dans les arbres vient du Bouysselet, un cépage blanc originaire de Villaudric, dans l’AOC Fronton. Cité dès 1805, il avait presque disparu. On lui a depuis établi une parenté avec le Savagnin du Jura. Le domaine l’a surgreffé sur une parcelle de Merlot au printemps 2024, puis vendangé en septembre 2025.
Former des jeunes et ouvrir le vignoble
Les Vignerons du Vivant, avec les Apprentis d’Auteuil
Anthonic est à l’origine, avec un collectif de vignerons du Médoc, des Vignerons du Vivant. Portée par les Apprentis d’Auteuil, cette formation accueille chaque année 10 à 15 jeunes très éloignés de l’emploi. Elle les forme au métier d’ouvrier viticole, avec une forte fibre agroécologique.
Visiter un vignoble planté d’arbres
Le domaine reçoit pour une visite du vignoble et des chais, suivie d’une dégustation. La visite peut commencer par une explication de la démarche agroforestière, directement dans les vignes.
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