Domaine Comte Abbatucci
Dix-huit cépages corses sauvés par Antoine Abbatucci
Le Domaine Comte Abbatucci cultive 21 hectares de vignes en biodynamie à Casalabriva, dans la vallée du Taravo, en Corse-du-Sud. Ce vin bio de Corse ne porte plus d’appellation. Tout part d’une collection de vieux cépages de l’île, commencée par un père et reprise par son fils.
Un carnet de notes légué en 1976
Antoine Abbatucci, viticulteur et président de la chambre d’agriculture de Corse, lance en 1965 un travail de conservation des variétés corses. Avec un œnologue et un agronome, il recense les vieux cépages de l’île et cherche ceux qui ont un vrai potentiel. Il en plante 18 sur le domaine.
Il meurt en 1976, un an après la fin de cette étude. Jean-Charles a 13 ans. Sa mère et sa tante entretiennent le vignoble et le conservatoire. Le recueil de notes laissé par son père devient plus tard son livre de chevet : certaines variétés viennent d’endroits de l’île où il ne reste plus un seul cep.
Onze blancs et sept rouges sur les arènes granitiques
Le vignoble s’étend sur des coteaux d’arènes granitiques, à environ 150 mètres d’altitude. Les cépages majoritaires de l’île y dominent : vermentino, sciaccarello et nielluccio. Le conservatoire, lui, tient sur un hectare, où les 18 variétés autochtones sont préservées année après année.

Côté blancs, on y trouve le biancu gentile, le barbarossa, le brustiano, le genovese, le riminese, la rossola bianca ou le paga debbiti. Côté rouges, l’aleatico, le carcajolo nero, le minustello, la morescola, le morescono et la montanaccia. Antoine les avait plantés en gobelet, et tenait aux fortes densités.
Jean-Charles Abbatucci prend le chemin de la vigne en 1990. Il sait cultiver, pas encore vinifier. Le domaine Comte Peraldi, à Ajaccio, l’aide à vinifier dans sa cave pendant huit ans, en échange d’une partie de la récolte. Il crée Comte Abbatucci en 1992.
Sortir de l’AOC Ajaccio, « un comble pour un Corse »
Le domaine a longtemps produit en AOC Ajaccio. Ses Faustine blancs y ont décroché une étoile au Guide Hachette, par exemple dans l’édition 2009 pour le millésime 2007. Mais Jean-Charles voulait faire entrer trois cépages blancs et trois rouges de la collection au cahier des charges de l’appellation.
Le comité régional de l’INAO accepte le principe. L’instance nationale limite pourtant ces cépages à 10 % de l’assemblage. Le vigneron quitte alors l’appellation et passe toute sa production en Vin de France, « un comble pour un Corse ». Il y gagne aussi la liberté sur les rendements.
La biodynamie à Casalabriva depuis l’an 2000
Le domaine est engagé en agriculture biologique depuis 1999, et travaille en biodynamie depuis l’an 2000. Il est certifié Demeter et adhère à Biodyvin. Jean-Charles Abbatucci considère son exploitation comme un organisme vivant, où comptent le climat, le minéral, le végétal, l’animal et l’humain.
Monte Bianco, la parcelle qui a tout déclenché
En 1993, Jean-Charles arrache et replante une parcelle en haut du domaine. Le travail du sol fait remonter des couches blanches : elle s’appellera Monte Bianco. Plantée de sciaccarello sur des sols pauvres et granitiques, la parcelle souffre au point de ne presque plus donner de récolte, et Jean-Charles pense à l’arracher.
En 2000, il rencontre Jacques Mell, conseiller en biodynamie. Le premier essai se fait sur Monte Bianco. La vigne repart, et cette réussite décide de la conversion des 21 hectares. « Au départ, j’étais un mauvais vigneron conventionnel », raconte-t-il.
Les vignes sont peu à peu dépalissées pour revenir au gobelet sur échalas : chaque pied est indépendant, les rameaux retombent autour d’un tuteur. De nouvelles parcelles sont défrichées et plantées à très haute densité, sur le même modèle.
Trois chevaux comtois et un troupeau de brebis
Trois chevaux comtois tirent le soc sous le rang. Le cheval évite de tasser les sols, ce qui favorise la vie microbienne. L’hiver, un troupeau de 60 brebis pâture dans les vignes. Soignées à l’homéopathie, elles entretiennent l’enherbement et apportent de la matière organique.


Le calendrier de Maria Thun et les préparations
Travaux et traitements suivent le calendrier lunaire de Maria Thun. Des préparations à base de plantes et de minéraux soutiennent le compost et la défense des vignes. Le domaine y voit la source d’un raisin sain, qui garde à la vinification les arômes du maquis : immortelle, myrte, fenouil, lavande sauvage.

Eau de mer, violon et greffons : les essais de Jean-Charles Abbatucci
Le vigneron expérimente beaucoup, et il le fait suivre. Ses essais à l’eau de mer sont suivis par un laboratoire d’œnologie de Bordeaux, puis par l’université de Dijon. Il est aussi membre de l’Académie du vin de France, où il est le seul représentant de la Corse.
Des vignes traitées à l’eau de mer depuis 2016
En 2016, Jean-Charles commence à traiter une parcelle de carcajolo nero à l’eau de mer, diluée avec l’eau de source du domaine et passée au dynamiseur. Le but : remplacer le cuivre et le soufre. Cette vigne n’en reçoit pratiquement plus. Le premier vin qui en sort, Valle di Mare, est lancé en 2019.
L’essai s’étend ensuite au sciaccarello de Monte Mare. Le vigneron constate que ces vignes sont les seules à commencer leur aoûtement en août, comme il se doit. Il prévient qu’il faudra dix ans de recul pour commencer à comprendre.
Un violoniste dans les rangs de Monte Bianco
Depuis 2017, le violoniste Bertrand Cervera vient jouer sur la parcelle de Monte Bianco, à la taille, à l’ébourgeonnage, au relevage ou aux vendanges. Bach, Vivaldi, chants corses : pour Jean-Charles, chaque note stimule la vigne par sa vibration. « Avec la danse du végétal, je compte bien donner un aspect vibratoire à mes vins », dit-il.
Surgreffer des ceps de soixante ans
Pour produire davantage à partir du conservatoire, il décide en 2009 de surgreffer de vieux grenaches, cinsaults et carignans. Ces ceps avaient soixante ans, quand l’usage veut qu’on surgreffe des vignes de moins de vingt ans. 9 hectares sont ainsi réorientés vers les cépages de la Collection.
Le domaine pratique la greffe en chip-bud : un bourgeon est posé sur le pourtour du cep, près de sa base. La technique régénère la plante et permet parfois de changer de cépage en gardant les racines anciennes, que Jean-Charles appelle « le cerveau et la mémoire de la vigne ».

Des vins de granite, salins et parfumés de maquis
Le domaine décrit ses vins comme élégants, fins, équilibrés et d’une grande minéralité. Les blancs portent les accents du maquis, les rouges une texture délicate et des parfums de myrte. Une note saline revient d’une cuvée à l’autre, et les vins de l’eau de mer y ajoutent des accents iodés.
Faustine, la gamme née en 1998
La gamme Faustine naît en 1998, l’année de la naissance de la fille de Jean-Charles. Elle constitue le cœur du domaine, en rouge, rosé et blanc : vermentino pour le blanc, sciaccarello pour le rosé, sciaccarello et nielluccio pour le rouge. Ces vins se boivent dès la première année et vieillissent bien selon les millésimes.
Parcellaires et Insolites, un cépage par bouteille
Les Parcellaires isolent un cépage et un lieu. Monte Bianco est un rouge de sciaccarello, malgré son nom. Alte Rosso est un blanc de barbarossa, Valle di Nero un rosé de carcajolo nero. Le barbarossa, peau rose et pulpe blanche, donne aussi Empire, un effervescent de méthode traditionnelle.
Dolce Rosso est un vin de dessert d’aleatico, issu de raisins passerillés ou de vendanges tardives selon les années. Les Insolites rassemblent les vins de l’eau de mer, Valle di Mare et Monte Mare. Monte Bianco, Faustine rouge et Ministre Impérial fermentent spontanément, et l’élevage passe selon les vins par le demi-muid, le foudre ou l’œuf en béton.
Trois ancêtres pour trois assemblages
La Collection rend hommage aux ancêtres de la famille et aux cépages d’Antoine. Les premières cuvées voient le jour en 2006. Le blanc Diplomate d’Empire assemble cinq cépages, dont brustiano, biancu gentile et genovese. Le blanc Général de la Révolution en réunit six, avec riminese, carcajolo blanc et biancone.
Le rouge Ministre Impérial rassemble sept cépages : morescola, morescono, aleatico, carcajolo nero, montanaccia, sciaccarello et nielluccio. Ces vins sont vinifiés en foudres ou en demi-muids, puis élevés sous bois. Tous sortent en Vin de France, comme le reste de la production.
Un chai enterré et des visites sur réservation
Après l’incendie de 2021, un chai sous terre
En 2021, un incendie détruit la cuverie et brûle dans les barriques l’équivalent de 35 000 bouteilles. Les millésimes 2021 et 2022 se vinifient dans des conteneurs de fortune. Le nouveau chai, coulé en béton, est enterré à 6 mètres sous terre. Il est baptisé en juin 2023 au son du violon de Bertrand Cervera.

Le domaine produit aussi une huile d’olive, issue de l’oliveraie familiale au sud de la propriété, que le domaine dit vieille d’environ 700 ans. Une seule variété la compose, la zinzala, et la récolte varie fortement d’une année à l’autre.
Jean-Charles et Faustine Abbatucci reçoivent au domaine
Le domaine appartient aujourd’hui à Jean-Charles Abbatucci et à sa fille Faustine, diplômée d’un BTS de viticulture et d’œnologie. Ils proposent trois visites, toutes sur réservation : une heure en cave avec trois cuvées, deux heures de la vigne à la cave avec quatre cuvées, ou un parcours plus long autour des vins de la gamme Mare.
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