Domaine des Ardoisières
Cevins, un coteau rendu à la vigne après des années de friche
Le Domaine des Ardoisières fait ses vins en Savoie sur deux coteaux que presque tout oppose : les terrasses de micaschistes de Cevins, en basse Tarentaise, et les marnes de Saint-Pierre-de-Soucy, sur la rive gauche de l’Isère. Son siège est à Fréterive, dans la Combe de Savoie. Engagé en agriculture biologique depuis 2005, il suit des pratiques biodynamiques, et ses vins sortent tous en IGP Vin des Allobroges.
450 parcelles et 250 propriétaires à réunir
Jusque dans les années 1980, le coteau du calvaire de Cevins portait de petites vignes familiales. Chacun y faisait son vin de consommation, et aucun vigneron professionnel n’en vivait. Les parcelles abandonnées se sont ensuite couvertes d’herbe, de ronces, puis de bouleaux.
L’obstacle tenait au morcellement : 450 parcelles éparpillées entre 250 propriétaires, la plus petite mesurant 12 m². En avril 1997, le maire Denis Perroux et ses adjoints, l’association Vivre en Tarentaise et le vigneron Michel Grisard se retrouvent autour du projet. Certains propriétaires vendent leur terrain à la commune, d’autres forment un groupement foncier agricole qui met les terres à disposition.
Les premiers 20 ares d’altesse sont plantés en mai 1998. À la fin de l’année, les propriétaires coupent leur bois et les pistes sont tracées. Début 1999, une pelle araignée dessouche et bêche le coteau, qui se couvre bientôt de piquets de bois pour guider les jeunes ceps.

De Michel Grisard à Brice Omont
Michel Grisard, vigneron biodynamiste installé à Fréterive, conduit les premières années. La première récolte significative arrive en octobre 2002 : 22 hectolitres. En janvier 2003, il rencontre Brice Omont, un ingénieur agricole venu de Champagne. Le coteau est inauguré en juin de la même année, en présence d’Hervé Gaymard, alors ministre de l’Agriculture.
Brice Omont s’installe en mars 2005 comme jeune vigneron, associé à Michel Grisard. L’hiver 2008-2009, le domaine prend en location des vignes à Saint-Pierre-de-Soucy. En février 2010, Brice Omont devient gérant majoritaire, entouré de douze associés non exploitants qui soutiennent le projet.
Micaschistes de Tarentaise et marnes de la Combe de Savoie
Cevins, un verrou glaciaire plein sud
À mi-chemin entre Albertville et Moûtiers, la colline du calvaire de Cevins barre la vallée : c’est un verrou glaciaire orienté plein sud. La roche est un micaschiste, sous un sol limono-sableux, pauvre et peu profond. Les fragments de schiste qui couvrent la pente emmagasinent la chaleur du jour et la restituent au cep.
Tout le coteau est en terrasses, avec des pentes qui montent jusqu’à 60 %. Les murs de pierre sèche dépassent parfois deux mètres de haut. Entre eux se dressent les sartos, petites cabanes de pierre qui servaient à ranger les outils et à recueillir l’eau de pluie. L’un d’eux, sous le château, a été restauré en 2002 par les compagnons charpentiers du Tour de France.

Sur ces six hectares, les vignes sont plantées sur échalas, selon les courbes de niveau, à 8 000 pieds par hectare. Taillées court en gobelet, elles rendent en moyenne 25 hl/ha. Le persan et la mondeuse noire y donnent les rouges. L’altesse, la roussanne, la mondeuse blanche, la malvoisie et la jacquère y donnent les blancs.

Saint-Pierre-de-Soucy, le pays du barbin
Sur la rive gauche de l’Isère, au-delà de Montmélian, les coteaux de Saint-Pierre-de-Soucy reposent sur des marnes schisteuses du jurassique et un sol argilo-calcaire. Au XIXe siècle, cette zone tenait une grande place dans le vignoble savoyard. La roussanne s’y cultivait sous le nom de barbin, d’après le village voisin de Villard-d’Héry.
La pente y est moyenne à forte, et la vigne pousse en treille, à 5 000 pieds par hectare. Elle est taillée en guyot simple ou en cordon de Royat, pour un rendement moyen de 40 hl/ha. Gamay, mondeuse noire et persan y donnent les rouges, jacquère, chardonnay et mondeuse blanche les blancs.
Vingt-quatre hectares, d’Apremont à Arbin
Le domaine s’est depuis étendu vers d’autres terroirs de la Combe de Savoie, à Apremont et à Arbin. Il compte aujourd’hui 24 hectares plantés, 14 en cépages blancs et 10 en rouges, pour environ 60 000 bouteilles par an. Toutes les vendanges se font à la main, et le domaine n’achète pas de raisin.
Une viticulture biodynamique sur des pentes impossibles à mécaniser
Préparations, binages et animaux de trait
Au domaine, on estime que 80 % de la qualité du vin se joue à la vigne. Le travail suit les principes de la biodynamie : compost de bouse, bouse de corne (préparation 500) et silice de corne (501), dynamisées avant d’être épandues. Les composts sont ensemencés de préparations à base d’achillée, d’ortie, de pissenlit ou de valériane.
Les interventions suivent le calendrier de Maria Thun, qui tient compte des rythmes lunaires. Le moment d’un binage change selon l’effet cherché : le matin pour vitaliser la plante, l’après-midi pour garder l’eau dans le sol. Contre les maladies, tisanes et décoctions passent d’abord. La bouillie bordelaise et la fleur de soufre ne viennent qu’en cas de besoin.
À Cevins, les labours se font avec des animaux de trait. Sur ces terrasses, aucun tracteur ne passe. « On ne peut rien mécaniser, d’où des coûts de production élevés », résume Brice Omont, pour qui ce coteau est deux fois plus compliqué à travailler qu’Arbin.

Gels tardifs : 80 % de la récolte perdus en 2021 et 2024
Au pied des montagnes, les températures s’inversent, et les gels de printemps menacent. Or la végétation démarre aujourd’hui un mois plus tôt qu’il y a vingt ans, observe le vigneron. En 2021 puis en 2024, le domaine a perdu 80 % de sa récolte.
Le climat actuel joue pourtant presque en faveur des vins savoyards. Avec moins d’heures d’ensoleillement que le sud, la région échappe aux degrés d’alcool qui s’envolent. Le surcroît de chaleur qui lui manquait lui apporte même, selon Brice Omont, de meilleurs équilibres.

Schiste, Quartz, Améthyste : des vins de pays aux noms de roches
L’IGP Vin des Allobroges plutôt que l’AOC Savoie
Au début des années 2000, les vignerons de Cevins ont tenté d’entrer dans l’appellation Vin de Savoie, et ont été éconduits. Ils ont gardé le label de pays Vin des Allobroges, sous lequel sortent encore toutes les cuvées. « Et aujourd’hui on n’a plus besoin du syndicat », constate Brice Omont.
Le nom renvoie aux Allobroges, le peuple chez qui les Romains trouvèrent la vigne en arrivant dans la région, vers 120 avant notre ère. Pline parlait déjà de la Vitis allobrogica. Avant 1950, la Savoie comptait 20 000 hectares de vigne, contre moins de 3 000 aujourd’hui.
Vendange entière et levures de chaque parcelle
Les raisins sont cueillis à la main et triés, cépage par cépage, selon leur maturité. Les blancs sont pressés en grappes entières, débourbés à froid, puis fermentent en cuve ou en barrique avec leurs levures indigènes, propres à chaque parcelle. La fermentation malolactique n’est pas systématique.
Les rouges entrent en cuve ouverte sans égrappage. Après deux à trois semaines de macération, ils sont pressés, font leur malolactique, puis s’élèvent en cuve ou en barrique. Selon les cuvées, l’élevage dure de 9 à 18 mois. Le domaine soigne le choix de ses bouchons, car il destine ses vins à un long vieillissement.
Une cuvée pour chaque minéral
L’Argile blanc vient de Saint-Pierre-de-Soucy. Mené par la jacquère, avec du chardonnay et de la mondeuse blanche, il s’élève 9 mois en cuve. Il déroule des notes d’herbes sèches et une bouche longiligne et pure.
Le Schiste, issu de Cevins, assemble jacquère, roussanne, malvoisie et mondeuse blanche, élevés 12 mois en barrique. C’est le vin de garde du domaine, au profil minéral, avec une longue allonge. Le Quartz, pure altesse du même coteau, passe 18 mois en barrique. Aigue Marine, une roussanne seule, se montre dense et épicée, avec une finale saline.

En rouge, l’Améthyste marie le persan et la mondeuse noire de Cevins, après 18 mois de barrique : quetsche, rose, une touche d’épices et des tanins fins. L’Argile rouge, surtout du gamay complété de mondeuse et de persan, se montre vif, sur les fruits noirs et la myrtille. L’Érythrite, plus florale, part sur les fruits rouges.
Les sommeliers ont été les premiers à porter ces bouteilles, et le chef de Megève Emmanuel Renaut les a mises à sa carte. Le guide de la Revue du vin de France classait déjà le domaine deux étoiles en 2017, et lui garde ces deux étoiles dans son édition 2027. Le domaine vend à la propriété et reçoit sur rendez-vous.
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