Vins Vivants
Du parquet de Versailles aux pentes de Savoie
Vins Vivants est la maison de Juliette Gest, installée à Andert-et-Condon, dans l’Ain, près de Belley. Le lieu se trouve dans le Bugey, entre les massifs du Jura et des Alpes. Elle y a planté son vignoble en 2024 et signe des vins bio en Vin de France, sans appellation, par choix.
Son retour à la terre s’est fait à 45 ans, après une vingtaine d’années passées dans le droit et les salles d’audience des tribunaux.
Près de vingt ans de magistrature, puis un mardi soir d’octobre 2020
Juliette Gest est passée par l’École nationale de la magistrature. Elle a ensuite servi dans le Nord, à la Chancellerie à Paris, puis comme procureur en Seine-Saint-Denis. Elle a fini à la tête de la permanence pénale du parquet de Versailles. Près de vingt ans dans un métier qu’elle dit aimer.

Le Covid a tout déplacé. En 2020, entre couvre-feux et sirènes du Samu nuit et jour à Paris, le besoin d’un retour à la terre s’impose en quelques mois. Ses cousins éleveurs de vaches dans le Limousin lui en avaient donné le goût.
Un mardi soir de fin octobre 2020, elle ferme son bureau de Versailles. Le lendemain matin, elle s’assoit sur les bancs du lycée agricole de La Motte-Servolex, près de Chambéry. Au programme : la physiologie de la vigne, la taille, la vidange d’un tracteur. Elle part ensuite à Beaune, en plein confinement, pour apprendre l’œnologie.
Apprendre le métier chez des vignerons bio de Savoie
La formation se poursuit dans les vignes, chez des vignerons bio de Savoie. Taille l’hiver dans la neige, ébourgeonnage et relevage l’été tôt le matin, pour éviter la chaleur dans les pentes. Puis les vendanges, les premières presses, le débourbage et les soutirages.
Elle travaille au domaine des Orchis à Annecy, puis au domaine Saint-Germain à Saint-Pierre-d’Albigny. Pascal et Annick Quenard lui offrent ensuite la possibilité de vinifier son premier millésime sous le nom Vivants. Une dernière saison chez Ludovic Archer précède l’achat d’un terrain à planter dans le Bugey.
Les Extra-Terrestres, un collectif de reconvertis
Juliette Gest fait partie des Extra-Terrestres, un espace d’entraide créé par des néo-vignerons à l’initiative de la journaliste et critique Laure Gasparotto. Tous ont commencé leur vie dans un autre métier, parfois très loin du vin. Elle résume sa position d’une phrase : être néo-vigneronne, c’est faire avec l’expérience de l’âge, en découvrant tout chaque jour.
Un vignoble planté en 2024 sur une colline d’Andert
Quatre hectares de cassis au-dessus du Rhône
Le terrain trouvé à Andert portait 4 hectares de cassis, en haut d’une colline bordée par la forêt. De là, la vue porte sur un petit château et, au fond, sur les Alpes. Juliette Gest y voit tout de suite l’implantation de son vignoble.
Elle décrit elle-même le lieu : au-dessus du Rhône, au milieu des forêts, sur des roches calcaires. Les vignes y sont plantées plutôt larges. Le projet démarre en 2023 : choisir les cépages à commander, dessiner le plan du vignoble, prévoir le travail du sol.
7 600 pieds plantés par une équipe d’amis
Avant la plantation, une dent de sous-solage casse les croûtes de terre pour aider les racines à descendre. Du basalte mélangé à un amendement organique vient nourrir la fertilité du sol. Puis vient le traçage, pour obtenir des rangs bien droits et faciles à travailler.
Une bande de copains a coupé les racines de 7 600 pieds, qu’une autre équipe a mis en terre. Chaque plant a reçu une protection contre les lapins et les cervidés. Les trois premières années d’une vigne sont fondamentales, rappelle la vigneronne.

Dix cépages, entre Savoie, Jura et vignes résistantes
L’encépagement réunit dix variétés. Les blancs de la région d’abord : l’altesse, que Juliette Gest appelle la reine de la région, et la jacquère, plantée pour l’acidité. Elle préfère rééquilibrer un vin avec un autre cépage plutôt qu’avec de l’acide tartrique. Le savagnin vient du Jura voisin, le pinot gris apporte la rondeur des assemblages.
Côté rouges, le pinot noir et le gamay, ce « couteau suisse » facile à travailler. S’y ajoutent deux cépages du Sud, la syrah et le marselan, pensés pour le climat qui change. Enfin deux cépages résistants au mildiou, le vidoc en rouge et le souvignier gris en blanc, pour ne pas continuer à charger les sols en cuivre.
Atos, Aramis et la bouse de corne
Deux chevaux de trait pour ne pas tasser le sol
Deux chevaux de trait, Atos et Aramis, travaillent le sol sans le retourner. Le cheval ne tasse pas la terre comme un engin, ce qui préserve sa structure et la vie qu’elle abrite.

Le sol reste couvert au maximum, par l’herbe ou par des engrais verts. Pour Juliette Gest, tout part de là : un sol vivant joue son rôle d’éponge dans le cycle de l’eau. Tassé, il ne laisse plus pénétrer l’eau.
Préparations, tisanes et calendrier lunaire
Les vignes sont conduites en bio, avec des pratiques biodynamiques. La bouse de corne est dispersée sur les parcelles, la prêle aussi, pour assécher un peu le mildiou. Tisanes et extraits fermentés servent à limiter le soufre et le cuivre. Les travaux suivent le calendrier lunaire.

La vigneronne s’intéresse aussi à l’agroforesterie. Son idée : les sols de forêt sont les plus fertiles, alors pourquoi ne pas mettre des haies et des arbres dans les vignes ? Cela complique un peu les cultures, mais rend du carbone au sol.
Des Vins de France dans l’aire du Bugey
Andert-et-Condon, commune de l’AOC Bugey
Le Bugey forme la pointe sud du massif jurassien, dans une boucle du Rhône, avec Belley, Culoz et Ambérieu-en-Bugey pour villes principales. Andert-et-Condon figure parmi les communes de l’aire géographique de l’AOC Bugey. Le vignoble Vivants est donc planté en terre d’appellation.
Pourquoi renoncer à l’appellation
Elle vend pourtant tout en Vin de France. Elle donne deux raisons. Les cahiers des charges imposent de produire le raisin et de vinifier dans la même zone, ou interdisent certains cépages. Et les appellations, selon elle, n’évoluent pas assez vite face au changement climatique et aux impératifs agroécologiques.
Le cahier des charges du Bugey le confirme sur les cépages. Il admet le chardonnay, l’altesse, la jacquère, la molette, la mondeuse, le gamay ou le pinot noir. Mais ni la syrah, ni le savagnin, ni le marselan, ni les cépages résistants que Juliette Gest a plantés.
Des raisins bio de Savoie et du Bugey
Vivants vinifie presque exclusivement des raisins de la combe de Savoie et du Bugey, fournis par des collègues vignerons. L’approvisionnement dépend de ce que les aléas du climat leur laissent. Tous les raisins viennent de l’agriculture biologique.
L’activité est engagée en bio chez Ecocert depuis le 14 septembre 2022. Les vins sont certifiés bio, tandis que sa production de raisin est encore en conversion.
Blancs et rouges d’assemblage, frais et peu soufrés
Du soufre comme l’aspirine, en cas de besoin
Les vendanges se font à la main, en caissettes. Au chai, l’outillage reste simple : cuves inox et pressoir pneumatique, avec un minimum de produits œnologiques. La température de fermentation est contrôlée.
Le soufre sert comme l’aspirine chez l’humain, dit la vigneronne : en cas de nécessité, jamais par principe. Les blancs s’élèvent en barrique ou en cuve inox, les rouges en cuve inox ou en œuf. Une mise en bouteille par un prestataire permet d’inerter les vins à l’azote.

Chardon’air, Coup de grisou, Syrano et Yogamay
Juliette Gest cherchait des blancs et des rouges simples, faciles à boire, frais et vifs, sur le fruit et la minéralité. Le millésime 2023 compte quatre cuvées, dont trois d’assemblage.
- Chardon’air : trois quarts de chardonnay du Bugey, un quart de jacquère d’Apremont, pour la rondeur de l’un et la salinité de l’autre
- Coup de grisou : pinot gris et molette à parts égales, élevés en barriques de 228 litres, sur des amers d’écorce d’orange
- Syrano : syrah de la région d’Orange et pinot noir du Bugey, un rouge aux tanins très souples
- Yogamay : gamay de Fréterive, en Savoie, fruité et épicé, avec 16 mg/l de soufre total
Le nom de Yogamay rend hommage à l’équipe de yoga venue aux vendanges. Le millésime 2022 avait donné un Chardon’air, alors à parts égales de jacquère et de chardonnay, et Les Fouleuses, un pinot noir léger. Les deux sont épuisés.
Cire, bouteille consignée et étiquette d’illustrateur
La bouteille est pensée jusqu’au bout. Le verre est consigné, le bouchon technique est en liège reconstitué. Une couche de cire remplace la capsule, un déchet qui ne se recycle pas. Les étiquettes sont imprimées sur du papier issu de forêts certifiées.
Chaque année, un nouvel illustrateur ou une nouvelle illustratrice dessine les étiquettes. Le vin est un métier solitaire dans une petite structure, explique Juliette Gest, et cette commande crée l’occasion d’une rencontre. On trouve ses bouteilles chez des cavistes de Paris et des Pays de Savoie.

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